L’ambulance est repartie. Dans l’open space, quelqu’un ramasse les emballages des électrodes. La collègue qui a fait le massage cardiaque est retournée à son poste, les mains encore tremblantes. Tout le monde lui dit « bravo ». La question « et toi, comment ça va ? » attendra le lendemain, ou restera en suspens. Depuis 2025, les recommandations européennes de réanimation demandent explicitement de prendre soin des secouristes et des témoins [1]. Voici ce que l’on sait de ce qu’ils et elles vivent, et ce qu’une entreprise peut mettre en place, simplement.
Cet article s’adresse aux directions, aux RH, aux responsables santé et sécurité, et à toute personne qui organise les premiers secours dans une entreprise, une commune ou une association de Suisse romande.
1. Une nouveauté des recommandations 2025
Jusqu’en 2021, les recommandations de l’European Resuscitation Council (ERC) sur la réanimation de base traitaient des gestes : compressions, ventilations, défibrillation. L’édition 2025 ajoute un sujet nouveau. Elle constate que trouver une personne en arrêt cardiaque et tenter de la réanimer est une expérience potentiellement traumatisante pour de nombreux·ses secouristes non professionnel·le·s, et reconnaît que ces secouristes et les témoins peuvent bénéficier d’un soutien. La consigne figure désormais dans la section consacrée à la sécurité, au même rang que la protection contre les risques d’infection : « Prenez en considération le bien-être des secouristes et des témoins » [1].
Les recommandations 2025 sur les premiers secours vont dans le même sens. Elles demandent que les cours préparent les participant·e·s à faire face à la peur, à l’anxiété et à la détresse morale, pendant et après l’intervention [2]. Et le livret grand public de l’ERC rappelle qu’être appelé·e à faire une RCP et à utiliser un AED peut être profondément bouleversant, y compris quand la personne survit [3].
Le message est clair : l’intervention continue après le départ de l’ambulance.
2. Ce que vivent celles et ceux qui interviennent
La donnée la plus solide vient des Pays-Bas. Une équipe a suivi des citoyen·ne·s alerté·e·s par SMS qui avaient participé à une réanimation, et 189 d’entre elles et eux ont rempli une échelle de mesure du stress [4] :
- sur le moment, 13 % décrivent un impact sévère, 46 % un impact supportable et 41 % un impact nul ou léger ;
- quatre à six semaines plus tard, 81 % sont sans stress mesurable, 19 % un stress léger, et aucune personne un stress modéré ou sévère ;
- 93 % en ont parlé à un·e proche, un·e ami·e ou un·e collègue ;
- 98 % recommenceraient sans hésiter.
Ces chiffres sont rassurants, avec une réserve : un quart seulement des personnes sollicitées a répondu au questionnaire, et les plus affectées font peut-être partie des silencieuses. Une étude norvégienne, qui a longuement interrogé vingt secouristes non professionnel·le·s, complète le tableau : quatre sur vingt ont eu besoin d’un accompagnement professionnel. Images qui reviennent, sommeil perturbé, culpabilité : ces réactions étaient plus marquées quand la personne secourue était décédée ou quand son devenir restait inconnu [5].
Un détail mérite l’attention des responsables sécurité. Dans l’étude néerlandaise, les personnes qui avaient connecté un AED présentaient moins souvent un stress léger à quatre semaines [4]. C’est une association, la causalité reste à démontrer. Mais c’est une raison de plus de s’entraîner à poser les électrodes, autant qu’à masser.
En résumé : la réaction émotionnelle est fréquente, le trouble durable est rare, et le besoin d’en parler est presque universel.
« Après une réanimation, la question que les témoins me posent le plus souvent, c’est : est-ce qu’il va s’en sortir ? Souvent, la réponse est encore inconnue. Ce que je peux dire, en revanche, c’est que la personne en face de moi a donné à quelqu’un la seule chance qu’il avait. C’est ça que je lui dis. »
Sébastien Martin-Achard, ambulancier & formateur, Pulse Formations
3. Ce que l’entreprise peut faire, en trois temps
Le cadre existe déjà. La loi sur le travail et son ordonnance 3 demandent à l’employeur·euse de protéger la santé physique et psychique de son personnel [6]. Une intervention d’urgence vécue sur le lieu de travail fait partie des moments où cette protection prend tout son sens.
La comparaison avec les bénévoles est parlante. Dans le canton de Vaud, les First Responders alerté·e·s par le 144 peuvent solliciter une aide psychologique après une intervention émotionnellement difficile : c’est prévu dans leur charte [7]. Pour un·e collègue qui réanime au bureau, ce relais dépend de ce que l’entreprise a organisé. Voici une trame simple, à adapter.
Le jour même
- Remercier, concrètement. « Tu as appelé, tu as massé, tu as posé l’AED. Tu as fait ce qu’il fallait. » Nommer les gestes vaut mieux qu’un « bravo » général.
- Offrir un moment au calme. Une pièce tranquille, une boisson, quelqu’un à côté. Proposer de rentrer plus tôt, et s’assurer que la personne sera accompagnée ou que quelqu’un la rappellera le soir.
- Réunir brièvement les personnes impliquées, sur une base volontaire : ce qui s’est passé, dans l’ordre, ce que chacun·e a fait. Un échange factuel, sans recherche de faute.
- Donner des nouvelles quand c’est possible. Le secret médical limite ce que l’hôpital peut transmettre. Si la famille accepte d’en donner, les relayer aux personnes qui sont intervenues : l’incertitude sur l’issue pèse lourd [5].
Pour le ton, l’ERC 2025 propose cinq principes d’aide aux personnes en situation de crise psychique : favoriser le calme, le sentiment de sécurité, la capacité d’agir de la personne et du groupe, le lien avec les autres, et l’espoir [2]. Ils s’appliquent très bien à une équipe secouée.
Les jours suivants
- Redemander « ça va ? » après quelques jours, puis une à deux semaines plus tard. La personne qui allait bien le premier soir peut avoir besoin d’en parler la semaine suivante.
- Dire ce qui est normal. Images qui reviennent, sommeil agité, tension, doute (« est-ce que j’ai bien fait ? ») : ces réactions sont fréquentes et s’atténuent en général en quelques jours [8].
- Alléger temporairement la charge de travail si la personne le souhaite.
Quand passer le relais
- Si les réactions restent intenses, gênent le sommeil ou le travail, ou durent au-delà de quatre semaines : en parler à son médecin [8].
- Pour parler à quelqu’un, à toute heure : 143, La Main Tendue, 24h/24 [9]. Pour les apprenti·e·s et les jeunes : 147, Pro Juventute.
- Si l’entreprise dispose d’un service de santé au travail ou d’un programme d’aide au personnel, le rappeler à ce moment-là.
Ce qui se prépare à l’avance : désigner la personne qui assurera ce suivi (RH, responsable sécurité, cadre de proximité), et inscrire ces numéros dans votre plan de premiers secours, à côté de celui du 144. Le jour où il faudra s’en servir, ils seront sous la main.
4. Ça se prépare aussi en formation
Les recommandations 2025 le demandent, et c’est logique : savoir à l’avance ce que l’on risque de ressentir aide à s’y retrouver le jour venu. Nos cours BLS-AED et premiers secours se terminent désormais par une courte séquence sur l’après : ce qui est fréquent, à qui en parler, quand demander de l’aide.
Nous y abordons aussi l’issue la plus probable, sans détour. En Suisse, environ 12 % des personnes réanimées après un arrêt cardiaque hors hôpital sortent vivantes de l’hôpital [10]. Chaque survie compte, et chaque tentative est la seule chance de la personne. La valeur du geste se mesure à cette chance, plutôt qu’au résultat. Le savoir à l’avance aide aussi à oser agir.
Avoir agi, c’est avoir donné une chance.
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Sources
[1] Smyth M.A. et al., European Resuscitation Council Guidelines 2025: Adult Basic Life Support, Resuscitation 215 (2025) 110771 ; traduction française Réanimation de base de l’adulte (W. Renier, T. Hosay) : tableau des principaux changements (bien-être psychologique des secouristes, nouveau sujet) et section « Sécurité » : erc.edu
[2] Djärv T. et al., European Resuscitation Council Guidelines 2025: First Aid, Resuscitation 215 (2025) 110752 : tableau 1 et section « First aid courses » (préparation psychologique, peur, anxiété et détresse morale pendant et après l’intervention) ; cinq principes d’aide en situation de crise psychique (section « Suicidal thoughts »). Précision : ces cinq principes sont formulés par l’ERC pour l’aide à une personne en crise psychique ; nous les transposons ici à l’équipe après une intervention.
[3] European Resuscitation Council, ERC Guidelines 2025, livret destiné au grand public, p. 14 : erc.edu
[4] Zijlstra J.A. et al., Psychological impact on dispatched local lay rescuers performing bystander cardiopulmonary resuscitation, Resuscitation 92 (2015) 115-121 (Pays-Bas, 189 secouristes ayant rempli l’échelle IES). Réserves : taux de réponse au questionnaire de 25 % ; l’échelle mesure des symptômes et ne remplace pas un diagnostic ; l’effet de l’AED est une association statistique (rapport de cotes 4,4 pour le stress léger en l’absence d’AED connecté).
[5] Mathiesen W.T. et al., Reactions and coping strategies in lay rescuers who have provided CPR to out-of-hospital cardiac arrest victims: a qualitative study, BMJ Open 2016;6:e010671 (Norvège, 20 secouristes). Réserve : étude qualitative de petite taille.
[6] Loi sur le travail (LTr), art. 6, et ordonnance 3 relative à la loi sur le travail (OLT 3), art. 2 : protection de la santé physique et psychique ; commentaire du SECO : seco.admin.ch
[7] État de Vaud, Direction générale de la santé, Charte des First responders, 2024 : vd.ch
[8] Resuscitation Council UK, Responder Wellbeing, juillet 2023 : réactions fréquentes, atténuation en quelques jours, demander de l’aide si les symptômes persistent au-delà de quatre semaines : resus.org.uk. Précision : ressource rédigée d’abord pour les professionnel·le·s de santé ; ses repères sont repris ici à titre indicatif.
[9] La Main Tendue, Tél. 143 : 143.ch ; Pro Juventute, 147 : 147.ch
[10] SWISSRECA, Rapport annuel 2024, registre suisse des arrêts cardio-respiratoires (Fondation suisse des urgences cardiaques / 144.ch) : 144.ch. Précision de lecture : les 12 % désignent la survie à la sortie de l’hôpital parmi les personnes chez qui une réanimation a été tentée, selon la convention du registre Utstein.
Cet article présente une information générale, qui complète sans s’y substituer un avis médical ou psychologique individuel et les recommandations en vigueur. Pour la conduite à tenir en cas d’arrêt cardiaque, seules font foi les recommandations de l’European Resuscitation Council relayées en Suisse par le Swiss Resuscitation Council (SRC). En cas de détresse aiguë, appelez le 144.